«Ça me fait plaisir de faire chier l’Église»: ces catholiques se sont fait débaptiser

Sociétés

De plus en plus de catholiques, ulcérés par la litanie de scandales, décident de renoncer au premier des sacrements.

À 10 ans, Cathy ne comprenait pas pourquoi des adultes bien comme il faut s’agenouillaient au pied d’une statue en marbre, mains jointes et regards dévots. Rebutée par les bénitiers, les soutanes et les livrets de messe, elle se cachait dans les arbres pour s’éviter les fastidieuses séances de catéchisme. Finalement, le prêtre de sa paroisse a fini par lâcher à sa mère, très croyante: «Si elle n’en veut pas, fichez-lui la paix avec la religion.»

Affaires de pédophilie sans fin, propos des papes sur le préservatif, condamnation de l’homosexualité par des prélats eux-mêmes homosexuels… Les scandales qui éclatent régulièrement n’ont pas incité Cathy, animatrice d’une radio associative à Alès (Gard) à se réconcilier avec l’Église. 

 

Alors, fin 2013, quand elle apprend qu’une démarche de renoncement officielle au baptême est possible, la mère de famille sexagénaire ne s’est pas fait prier.

Il n’existe pas de chiffres précis mais, selon une étude de 2008, chaque année environ un millier de personnes, ulcérées par la litanie de scandales, décident de quitter l’Église par voie administrative plutôt que de lui tourner simplement le dos. Un chiffre plutôt stable jusqu’alors. Mais ces derniers mois, le nombre de «débaptisations» est en forte hausse. 

«J’ai décidé de montrer mon mécontentement»

Le diocèse de Strasbourg reconnaît un bond des demandes, alors que le Vatican est empêtré dans une crise morale d’une ampleur inouïe. «Avant, le chiffre était stable autour de quarante renoncements au baptême par an. On est passé à 100 entre septembre 2017 et septembre 2018», rapporte le père Bernard Xibaut, chancelier de l’archevêché de Strasbourg. «Comme lors de tout pic médiatique négatif pour l’Église, il y a une hausse des demandes d’apostasie», constate également Mgr Jean-Marie Dubois, chancelier du diocèse de Paris sans donner de chiffres très précis. «En moyenne, on a trente à quarante demandes par an. Actuellement, il y a en a un peu plus.» La conférence des évêques de France ne donne pas plus de statistique mais reconnaît une augmentation récente.

«En tant que gay, on se sent un peu exclu.»

Julien, 26 ans, producteur de spectacles


Le ton des lettres reçues est souvent vindicatif. «Ça me fait plaisir de faire chier l’Église», reconnaît Julien, 26 ans. Lui vient d’une famille croyante «mais sans se poser trop de questions». Il fait du catéchisme en primaire, sans s’y intéresser. «Je suivais juste le mouvement.» En grandissant, il sent quelque chose qui ne va pas. «Un décalage, entre moi, ma sexualité et la religion.» Julien est homo et, comme il dit, «en tant que gay, on se sent un peu exclu». Son indifférence face à la chose religieuse se transforme en opposition ferme, quasi militante. Le voilà devenu bouffeur de curée. «Si je suis invité à un mariage et que je peux sauter l’étape église, je le fais», s’amuse-t-il.

Il y a six mois, il apprend sur les réseaux sociaux qu’il est possible de renoncer à son baptême. «Alors j’ai décidé de montrer mon mécontentement.» Il se rappelle des propos de François, semblant recommander la psychiatrie aux enfants«aux orientations homosexuelle». Julien, Parisien, producteur de spectacle, en parle beaucoup autour de lui. Il affiche son choix sur Facebook. «Ce n’est pas pour que les autres fasse forcément comme moi mais au moins pour qu’ils se posent la question.»

Sur les réseaux sociaux, le hashtag #Apostasie a récemment fleuri, notamment après le refus du pape François d’accepter la démission du cardinal Barbarin, condamné le 7 mars dernier pour non dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs.

Le compte Facebook de l’association la Parole libérée, regroupant des anciennes et anciens scouts lyonnais victimes d’actes pédophiles, renvoie d’ailleurs vers un «générateur de lettres de débaptisation». Le site Apostasie pour tous permet de trouver des lettres types de demande de renoncement au baptême avec une multitude de causes à choisir pour expliquer son choix: avortement, célibat des prêtres, euthanasie, etc.

Ne plus cautionner le silence de l’Église

Le succès de ce site, très populaire dans les cercles LGBT, laïcards, les associations de libres penseurs, voire maçonniques, varie en fonction de l’actualité. La courbe des demandes d’apostasie épouse celle des scandales et des propos polémiques des successeurs de Saint Pierre. Déjà en 1996, la cérémonie en hommage à Clovis à Reims présidée par Jean-Paul II, auteur de la fameuse question«France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?», pousse quelques milliers de personnes à demander leur radiation des registres baptismaux. Les prises de positions controversées de Benoît XVI vis-à-vis du préservatif, ainsi que le dialogue avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X ont relancé le mouvement. Mais les coups les plus rudes viennent après chaque révélation dans de nombreux pays (Irlande, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Australie, États-Unis) de scandales d’agressions sexuelles commises par des prêtres.

«En gardant cet acte de baptême, j’avais l’impression de cautionner le discours de l’Église et son silence sur les affaires de pédophilie», explique Alain avec de légers trémolos dans la voix. Ce musicien de 64 ans est parti en tournée à Buenos Aires l’été dernier. Au même moment, des milliers d’Argentin demandaient à être «débaptisés» pour protester contre la mobilisation des mouvements religieux en opposition à la légalisation de l’intervention volontaire de grossesse (IVG). «Je me suis dit que le moment était venu de faire la même chose.»

«Si pendant des années ces problèmes de pédophilie ont été mis sous le tapis, c’est parce que dans beaucoup de milieux, on étouffe par le silence.»

Alain, 64 ans, musicien


Alain vient d’une génération de gens «baptisés par convenance et non par conviction». «Il y avait une dichotomie dans le fait d’appartenir à une communauté religieuse par le baptême alors que je prônais un athéisme dur. Mais pour moi, c’est cette histoire d’institution qui couvrait ces actes de pédophilie qui devenait insupportable.» Lui aussi a été victime d’agressions sexuelles «dans le milieu de l’enseignement musical», lorsqu’il était adolescent. «Si pendant des années ces problèmes de pédophilie ont été mis sous le tapis, c’est parce que dans beaucoup de milieux, on étouffe par le silence.» Alors plutôt que de se taire, il a décidé d’envoyé sa lettre de renonciation à son baptême, en septembre dernier, et a fait connaître son choix autour de lui.

L’impossible radiation des statistiques de l'Église

La procédure est, d’apparence, plutôt simple. Il suffit d’une lettre et d’un timbre. Le plus difficile est probablement de retrouver les dates et sa paroisse de baptême. La demande doit être adressée au curé actuel de la paroisse et à l'évêque du diocèse correspondant. En principe, ce dernier fera parvenir une réponse en quelques semaines pour préciser qu’une mention de l’apostasie a été ajoutée sur le registre des baptêmes. Car il n’y a pas suppression d’un nom du registre, mais ajout d’une inscription.

Pour l’Église, le mot «débaptisation» n’est qu’un barbarisme. On ne peut revenir sur une célébration qui s’est tenue devant témoins, prêtre et Dieu. On ne peut contrarier une action divine comme on résilierait un abonnement à Canal+, à l’instar du mariage, qui reste indissoluble malgré la séparation et/ou la détestation de deux êtres. De même qu’il n’est pas possible à un individu de rayer son nom de l’état-civil.

«Le fait de ne pas être retiré des listes m’a démotivé. Ça n’a aucune valeur officielle.»

Florien, 35 ans, informaticien


C’est justement la non-radiation des registres baptismaux qui a découragé Florien à faire la démarche. «Je ne voulais plus apparaître sur les statistiques de l’Église.» Cet informaticien de 35 ans n’est «pas du tout d’accord avec l’institution, la structure de l’Église».L’opposition au mariage pour tous a été le déclencheur. «Puis tous les histoires de pédophilie…» Alors il a commencé à se renseigner sur la «débaptisation» mais sans aller jusqu’à envoyer un courrier recommandé. Florien ne retrouvait plus la date ni le lieu de son baptême. «Puis le fait de ne pas être retiré des listes m’a démotivé. Ça n’a aucune valeur officielle.»

Finalement, à quoi sert la «débaptisation»? Si chaque initiative demeure une démarche très personnelle, sa portée a de quoi être mise en doute. Le nombre de baptisées et baptisés n’est pas une statistique équivalente au nombre d’adhérentes et d'adhérents d’un parti politique. Baptisé n’est pas synonyme de «pratiquant» voire de «croyante». Même si l’Église ne voit évidemment pas d’un bon œil cette démarche, les demandes d’apostasie sont d’abord le fait de personnes déjà très éloignées d’elle.

Autre argument avancé par la hiérarchie catholique: le nombre de «débaptisation» reste marginal comparé aux nombres de baptêmes célébrés chaque année, près de 250.000 en 2016 (contre plus de 400.000 en 2000).

Mais pour une débaptisation, combien de personnes tournent le dos à l’Église? Le plus inquiétant pour l'institution demeure le nombre de pratiquantes et pratiquants qui ne se rendent plus à la messe dominicale, ne demandent plus automatiquement les sacrements ou ne versent plus leur obole.

Le diocèse de Strasbourg a déjà lancé une enquête pour savoir si le nombre d’enfants inscrits au catéchisme était en baisse cette année. «Les demandes de renoncement au baptême restent un épiphénomène», reconnaît le père Bernard Xibaut, chancelier de l’archevêché de Strasbourg. «Ce qui inquiète, ce sont les causes. C’est d’abord le fait qu’il y ait toutes ces affaires qui ternissent l’image de l’Église.» Le chanoine finit par lâcher, dépité: «On peut comprendre que des gens aient envie de partir.»


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