À Marseille, la culture laissée en friche

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La politique culturelle de la cité phocéenne est à bout de souffle. Sophie Camard, cheffe de file La France insoumise pour les municipales de 2020, espère lui donner un nouvel élan.

Il pleuvait, peut-être, aux alentours du col de la Gineste. La voiture, avec quatre amis dans l'habitacle, enchaîne des lacets sinueux. Les calanques de Cassis sont splendides; du rouge et du gris soulignent à l'horizon la masse infinie de la mer.

Les compères plaisantent. On parle un peu boulot, on pense au Deuxième souffle, le polar tourné par Melville sur cette même route. Un jour comme un autre. Un jour paisible. Puis le trou noir.

«J'étais dans un sale état. Mon corps ne répondait plus. La paralysie dévorait l'ensemble de mes membres»: lorsque Batiste Andréas ouvre enfin les yeux, il découvre une chambre d'hôpital. Les murs blancs possèdent quelque chose d'inquiétant. Des médecins s'affairent. Les regards sont tristes. Une voix inconnue murmure l'impensable: Batiste devra rester immobilisé de longs mois. Il vient de survivre à un terrible accident de voiture.

Tremplin vers la réussite

«L'art et la culture constituent une victoire sur soi-même, confie celui que l'on considère comme un miraculé. Tu as le choix: tu te bats ou tu t'effondres. Je pense que l'art est une forme de guérison.»

Des mois de rééducation font de Batiste Andréas un véritable guerrier. Les mains, toujours paralysées, handicapent notre homme. Qu'importe. Il se lance un défi: devenir magicien.

«Les cartes dansent à présent au bout de mes phalanges; voilà en quoi la culture est une thérapie. J'ai souhaité changer de vie. Après l'accident, je me suis rappelé que mon grand-père était comédien. La fibre artistique est présente dans ma famille depuis des générations. Lorsque l'on vit des drames, on se recentre sur l'essentiel. Ton existence est bouleversée. Mes spectacles de magie sont réalisés sous forme de stand-up. Dans les coulisses, j'ai les larmes aux yeux», raconte-t-il.

Batiste abat un boulot titanesque. «Je suis parti de rien. J'ai commencé tard, j'ai défoncé des portes, il a fallu que je me fasse une place dans l'univers du spectacle et de la magie.» Avec l'énergie d'un boxeur, notre artiste enchaîne les succès. «Je me suis inscrit au Cercle des magiciens de Provence, continue-t-il. J'y ai rencontré des gens formidables. À partir de là, tout a pu s'ouvrir.» Son parcours mène Batiste au plus haut niveau.

«J'ai toute une team qui m'a épaulé. Aujourd'hui, me voilà premier prix en close-up/cartomagie du Trophée Albertas et troisième du championnat de France. Ces titres m'ont permis de participer au championnat du monde à Busan, en Corée du Sud», expose fièrement Batiste.

La consécration, immense, ne fait pas tourner la tête du magicien: «La politique culturelle marseillaise m'a facilité les choses. Je veux continuer à aller plus haut. Je me produis actuellement les vendredis et les samedis au Quai du rire, à Marseille, à deux pas du théâtre de la Criée. Mon spectacle évoque les années 1980, mes souffrances et mes douleurs, l'accident. Tout cela sans affectation, mais avec humour et autodérision.»

«La culture à Marseille, c'est comme dans Rocky IV: si tu t'embourgeoises, t'es mort.»
Joseph Quarouble, acteur culturel

La culture dans la cité phocéenne serait-elle un tremplin vers la réussite? Loin des clichés faisant de Marseille une ville sans capital culturel, l'exemple de Batiste prouverait avec brio combien la volonté et la grinta paient.

«C'est tout le paradoxe marseillais», relève Joseph Quarouble. Cet acteur culturel connaît parfaitement les ressorts du monde des arts. Les cheveux très longs, la mâchoire saillante, il tapote en rythme contre un gros ordinateur.

«La culture à Marseille, c'est comme dans Rocky IV: si tu t'embourgeoises, t'es mort, assure-t-il. Même plein de talent, tu dois continuer à trimer. C'est ça Marseille: des succès arrachés avec les dents. Simplement, il existe aussi une face moins reluisante. Prends l'exemple des musées. La ville sera toujours rattrapée par ses vieux démons.»

Œuvres volées et emplois fictifs

Confrontés à des vols, à l'absentéisme, à des soupçon d'emplois fictifs et de primes trop largement versées, les musées marseillais ont ces dernières années connu une période de remise en question assez fondamentale.

En 2009 déjà, l'affaire du Degas volé scandalise la France entière. L'histoire, à vrai dire, est cocasse. Prêté par le musée d'Orsay au musée Cantini de Marseille, le tableau Les Choristes d'Edgar Degas disparaît sans laisser de trace. Du rififi dans la culture. Une mauvaise série noire. Un épisode de Derrick sur les bords du Vieux-Port. La gêne est palpable. La police fait le job; elle enquête et ne trouve rien. Où est donc passé la toile? Neuf années plus tard, l'œuvre est dénichée par hasard dans la soute d'un bus stationné sur une aire d'autoroute de Seine-et-Marne.

«Ce n'est pas la seule affaire de vol ou de disparition, souligne Joseph Quarouble. En 2017, un illuminé a fait des siennes au musée de la Vieille Charité. Une stèle orientée a été dérobée. Il s'agit d'un objet funéraire vieux de 3.200 ans. L'artefact est censé veiller sur la momie du général égyptien Kasa. Le voleur a dû vouloir gagner l'immortalité grâce aux vertus magiques de la pierre.»

Le spécialiste du secteur culturel poursuit: «Il traîne toujours des types bizarres autour des collections archéologiques. Le problème ne se situe pas à ce niveau. La surveillante était seule dans une pièce assez obscure. L'absentéisme est un véritable fléau. En moyenne, un agent sur trois se fait porter pâle.»

«D'arrangements en passe-droits, on verrouille entièrement le système. La culture est confisquée par quelques profiteurs.»
Joseph Quarouble, acteur culturel

Très vite, l'histoire prend des airs de film réalisé par Henri-Georges Clouzot. Un étrange corbeau s'en mêle. Plusieurs lettres anonymes sont adressées à la Direction générale des services de la ville. La stupeur est totale. Les documents pointent une gestion très clairement clientéliste des musées marseillais et dénoncent deux postes fictifs et des primes trop généreusement versées. Le préjudice est estimé à 300.000 euros.

«Un règlement en date de 2017 prévoit de ne faire travailler au maximum que treize agents pour chaque jour férié dans les musées, explique encore Joseph Quarouble. En réalité, jusqu'à trente personnes pouvaient être inscrites à ces moments-là.»

«Une organisation clientéliste entache la culture phocéenne, dénonce-t-il. On se rend des petits services, on se tape sur l'épaule, on délivre des heures fictives de boulots. D'arrangements en passe-droits, on verrouille entièrement le système. La culture est confisquée par quelques profiteurs.»

Fragilité sociale

Plus largement, c'est la situation faite au monde de la culture et en particuliers aux créateurs qui mine depuis des décennies le microcosme phocéen.

Majoritairement dans le besoin, les artistes sont dépendants de multiples contraintes: don, mécénat, accès aux ateliers et autres espaces de création. Les commandes et les subventions publiques répondent quant à elles à des finalités politiques.

L'environnement culturel lui-même laisse un arrière-goût de cendres. Une foule d'entrepreneurs peu scrupuleux tente en effet de tirer profit de la fragilité sociale des artistes.

Les témoignages que nous avons pu recueillir, tous sous couvert d'anonymat, font froid dans le dos: éditeurs rémunérant leurs auteurs avec des paquets de livres, écrivains assurant la diffusion et la promotion commerciale de leurs propres ouvrages, directeur de théâtre oubliant régulièrement de payer les compagnies, textes volés sur Facebook et publiés dans des recueils papier.

«Les artistes animent des ateliers, en payent les frais de fonctionnement et ne se rémunèrent pas ou très peu. Fatigués, beaucoup abandonnent.»
Lionel Parrini, artiste

Lionel Parrini est parfaitement au fait de ces pratiques. Dramaturge, scénariste, poète, coach en écriture, l'auteur gardannais d'une vingtaine de pièces de théâtre –jouées en Avignon, à Bordeaux, à Paris et à Marseille– ne mâche pas ses mots.

«L'alternative pour contrer ces attaques serait que les artistes se rassemblent davantage, affirme-t-il. L'avenir appartient à des collectifs, des pools de créateurs autonomes. Cela permettrait de rompre avec la dépendance aux subventions et encouragerait une forme de management coopératif soucieux du débat politique. Je suis favorable à la mise à disposition de lieux partenaires, qui seraient des pôles d'innovation artistique et de diffusion. Aujourd'hui, les artistes animent des ateliers, en payent les frais de fonctionnement et ne se rémunèrent pas ou très peu. Fatigués, beaucoup abandonnent. Les survivants doivent apprendre à survivre, et ce n'est pas la meilleure façon de stimuler leur créativité. C'est un gâchis culturel et humain.»

Encore une fois, la société civile pallie tant bien que mal le dysfonctionnement d'une organisation culturelle jugée à bout de souffle. À Marseille, le foisonnement du tissu social possède une qualité bien particulière: il investit le champ politique et s'invite dans le jeu électoral.Six mois nous séparent des élections municipales. Demain, c'est si loin.


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